La Mort de Valmiki

par Charles Marie René Leconte de Lisle

Charles Leconte de Lisle

Valmiki, le poète immortel, est très vieux.
Toute chose éphémère a passé dans ses yeux
Plus prompte que le bond léger de l'antilope.
Il a cent ans. L'ennui de vivre l'enveloppe.
Comme l'aigle, altéré d'un immuable azur,
S'agite et bat de l'aile au bord du nid obscur,
L'Esprit, impatient des entraves humaines,
Veut s'enfuir au delà des apparences vaines.
C'est pourquoi le Chanteur des antiques héros
Médite le silence et songe au long repos,
Au terme du désir, du regret et du blâme,
A l'ineffable paix où s'anéantit l'âme,
Au sublime sommeil sans rêve et sans moment,
Sur qui l'Oubli divin plane éternellement.
Le temps coule, la vie est pleine, l'oeuvre est faite.
Il a gravi le sombre Himavat jusqu'au faîte.
Ses pieds nus ont rougi l'âpre sentier des monts,
Le vent des hautes nuits a mordu ses poumons ;
Mais, sans plus retourner ni l'esprit ni la tête,
Il ne s'est arrêté qu'où le monde s'arrête.
Sous le vaste figuier qui verdit respecté
De la neige hivernale et du torride été,
Croisant ses maigres mains sur le bâton d'érable,
Et vêtu de sa barbe épaisse et vénérable,
Il contemple, immobile, une dernière fois,
Les fleuves, les cités, et les lacs et les bois,

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